La République Démocratique du Congo : théâtre d’un atroce « féminicide »

 

Par Geneviève Bruneau

Au mois d’août 2010, des milices armées ont perpétré des viols collectifs dans 15 villages de la région congolaise du Nord-kivu. Ces crimes se seraient produits sans interruption pendant plusieurs jours. 179 viols de femmes et d’enfants ont été confirmés par l’ONU. Les casques bleus n’ont toutefois découvert les faits que 10 jours plus tard.

Cet événement a une fois de plus mis en évidence les lacunes du plus important dispositif de maintien de la paix de l’ONU dans le monde, la Monusco, en ce qui a trait à la protection de la population civile. Du côté du gouvernement congolais, on ne nie pas que le viol constitue une arme de guerre, mais on met surtout l’accent sur les progrès accomplis avec les dernières années. Selon Kinshasa, le nombre de viols a diminué de 70% en 15 ans, passant de 42 à 14 viols par jours. En 2009, d’après Roger Meece, responsable de la Monusco, plus de 15 000 femmes et filles ont été violées en RDC[1].

Violer en toute impunité

Officiellement terminée en 2002, la guerre perdure néanmoins officieusement dans la partie est de la RDC où le calme n’est toujours pas revenu. Des milices armées rivales continuent de prendre pour cible la population civile, en particulier les femmes et les enfants. Ces groupes armés pillent les villages, violent et tuent sans pitié, et ce, en bénéficiant d’une impunité totale. Dans la région du Sud-Kivu, à la frontière du Rwanda, c’est aux FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda) que l’on attribue la majorité des crimes. En effet, 60% des femmes victimes de viol identifient leur agresseur comme étant des Hutus et donc comme faisant partie de cette milice armée présente en territoire congolais depuis 1994, soit immédiatement après le génocide du Rwanda.[2]

Le viol, comme le rapporte Cristophe Boltanski, envoyé spécial pour le Nouvel Observateur en 2008, est banalisé à un point tel dans cette région africaine des Grands Lacs qu’il est pratiqué par toutes les forces armées en places, rebelles ou gouvernementales, et cela, sans aucune sanction. À Bukavu, où se trouve le département de la police chargé de la lutte contre les violences sexuelles, la responsable Honorine Munyole souligne que : « La majorité des victimes sont des enfants. Les adultes, quand il s’agit d’eux-mêmes, ont honte ou peur de porter plainte.[3] » De plus, celle-ci rapporte que la majorité des viols, surtout lorsqu’ils sont commis par les FDRL, restent impunis.

Le couple fusionnel capitalisme-patriarcat

Ces atrocités se produisent de façon ciblée dans les régions où l’on extrait des richesses naturelles très courues par les milices, dont le coltan, la casserite et l’or. L’extraction de ces minerais, très prisés dans la fabrication de composantes électroniques pour l’informatique et l’aéronautique, provoque des trafics illégaux permanents et son lot d’instabilités. Les milices rançonnent et violent des villageoises pour avoir accès à ces richesses et pour ensuite acheter des armes.    

Les femmes et les filles sont la plupart du temps amenées dans des camps de combattants où elles servent d’esclaves sexuelles pendant des mois, voire des années. Elles y sont généralement torturées et mutilées. Certaines arrivent à s’enfuir et à se faire traiter à l’hôpital de Bukavu. Néanmoins, les victimes de viol restent la proie des préjugés et sont communément rejetées par leur mari et leur village. La crainte que la victime soit contaminée par le virus du sida, de même que les grossesses non désirées, encouragerait aussi cette exclusion de la part de la communauté. Dans une société où le bien-être matériel et le statut des femmes dépendent entièrement de leur situation vis-à-vis des hommes, les victimes de viol sont la plupart du temps condamnées à l’errance et au danger d’être de nouveau la cible d’agresseurs.

Le viol pratiqué en temps de guerre est une arme politique qui vise l’anéantissement physique, symbolique et social de l’ennemi. La possession du corps féminin par l’Autre correspond à la destruction du groupe social, ethnique ou national par le bris de la « filiation ». Comme le souligne un rapport d’Amnesty internationale de 2004 sur les crimes commis contre les femmes en temps de guerre : « Le viol peut être utilisé de manière systématique et délibérée pour chasser un groupe humain entier et vider un territoire de sa population. » On qualifie alors cet acte de crime génocidaire. Ce qui distingue le cas de la RDC, c’est que l’utilisation du viol comme arme de guerre est généralisée et pratiquée par toutes les factions armées. Et s’il s’agissait d’un féminicide?

 


[1]Agences Reuters,« En 2009 - Plus de 15 000 viols dans l'est de la RDC. La MONUSCO se dit incapable de protéger tous les civils », Le Devoir, 16 octobre 2010.

[2]S. BABILA. Le viol, une arme de guerre au Congo, vidéo,  Allemagne, SWR, 59 mn.

[3]Major Honorine Munyole: «Les violeurs doivent être déférés devant les juridictions compétentes», [En ligne], http://www.jdconline.net.

 

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